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Centre national des arts plastiques

Galerie Alain Gutharc

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« À ma vie » exposition de Jean-Baptiste Janisset

Soutien à l'édition

Arts plastiques - Exposition
26 janvier • 23 février 2019

Jean-Baptiste Janisset pratique une sculpture de terrain. Par le moulage, il prélève in situ des éléments divers : des sculptures, des objets, des ossements. Sa démarche implique le déplacement et la rencontre. L’artiste arpente par exemple les rues de Nantes à la recherche des traces visibles et concrètes du colonialisme et de l’esclavage. À Nantes toujours, il découvre dans la cathédrale un emblème d’Anne de Bretagne au bas duquel est gravé « À ma vie ». L’artiste le moule sur place et réalise un tirage en plâtre de l’objet. Sur un rond-point à Ziguinchor au Sénégal, il moule une partie d’une sculpture rendant hommage à Aline Sitoé Diatta (1920-1944), une résistante casamançaise surnommée la « Jeanne d’Arc d’Afrique ». La jeune femme aurait en effet reçu une prophétie, elle entendait des voix lui demandant d’aider à l’indépendance de la Casamance. Guidée par les voix, elle active un mouvement de désobéissance et d’émeutes. Aline Sitoé Diatta est arrêtée, condamnée par l’administration française et déportée au Mali. Elle meurt du scorbut à l’âge de 24 ans et bénéficie aujourd’hui d’une aura de martyre. Les oeuvres de Jean-Baptiste Janisset convoquent et rassemblent des histoires qui s’entrechoquent. Il pose ainsi la question de l’écriture du récit d’une histoire collective complexe et du degré de conscience que nous pouvons en avoir : à qui rend-on hommage ? Que commémorer ? Quelles icônes ? Pour qui et pourquoi ?
Le récit d’une histoire commune diverge inévitablement selon les contextes. Les moulages génèrent alors de nouveaux objets : les sculptures-archives d’une recherche en cours. L’artiste examine ce qui fait mémoire et monument, ce qui fait histoire. De Nantes à Libreville, en passant par le Sénégal, l’Italie, l’Algérie et la Corse, il s’immerge dans la vie quotidienne et spirituelle. « Ce qui m’intéresse avant tout c'est écrire une histoire, une sorte d'éveil syncrétique. »

Les sculptures impliquent plusieurs couches de lecture. À l’histoire coloniale, dont l’artiste s’approprie physiquement les vestiges architecturaux et sculpturaux, se superpose une réflexion portée sur les croyances et les pratiques religieuses. Nous voyons alors les moulages d’ossements d’un boeuf sacrifié lors d’une cérémonie du Magal réalisé à Touba au Sénégal. La ville de Touba est fondée en 1887 par le Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké (1853-1927), un prêcheur musulman soufi acétique, mystique et pacifiste. Ce dernier, considéré comme dangereux par l’administration coloniale, est emprisonné et déporté au Gabon, puis en Mauritanie. Ses croyances et sa vie ont donné lieu à une nouvelle religion. La cérémonie du Magal (en wolof : « Célébrer, rendre hommage ») commémore l’exil forcé du chef spirituel. Jean-Baptiste Janisset a participé à la cérémonie en sacrifiant un boeuf qui a ensuite été partagé collectivement. Nous rencontrons aussi le moulage de la carcasse d’un mouton sacrifié durant l'Aïd el-Kebir à Alger, celui d’une représentation de Notre Dame de Douleur à l’église Saint-Roch à Ajaccio ou encore le buste de Nostradamus moulé à Salon-de-Provence. Sans hiérarchie, les croyances sont réunies au sein d’un même espace, d’une même réflexion.

L’exposition À ma vie est envisagée comme une oeuvre en soi. En ce sens, Jean-Baptiste Janisset parle de cénotaphe, un tombeau vide, un monument funéraire pensé et fabriqué pour rendre hommage non seulement à une cosmogonie interculturelle, mais aussi à une mémoire collective peuplée de héros, d’héroïnes et de  martyres. L’artiste s’appuie sur sa propre expérience, sa propre conscience d’une mémoire blessée. Une mémoire fragmentée, nourrie de non-dits, de violences, de ressentiments, de culpabilités, de secrets et de hontes. Les oeuvres oscillent en permanence entre une forme de douceur et une violence latente. La vie et la mort sont conjuguées au sein d’un territoire de croyances hybridées. Une oeuvre sonore (réalisée en collaboration avec Tim Karbon) articule d’ailleurs des chants corses aux poèmes du Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké déclamé par un marabout sénégalais, ami de l’artiste. Les tirages, qui peuvent être augmentés de LED, sont réalisés en plomb (un matériau toxique au toucher qui bloque les ondes), en plâtre, en zinc et en cuivre. Dans une perspective animiste, l’artiste souhaite charger les oeuvres d’une énergie, d’un esprit. Peu importe le résultat final, l’oeuvre n’existe pas sans son histoire : l’intention, l’action et le récit priment sur la forme. Le récit oral est aussi important que l’oeuvre qui apparaît comme l’archive physique d’une expérience et d’une rencontre.

Julie Crenn

Exposition réalisée avec le soutien aux galeries/exposition du Cnap.

Dernière mise à jour le 18 janv. 2019

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