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Centre national des arts plastiques

Florence Loewy

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« Idiolecte » exposition de Camille Llobet

Soutien aux galeries/exposition

Arts plastiques
26 janvier • 23 mars 2019

En regard

Si, pour émettre le langage complexe et singulier qu’est le babil, le nourrisson reproduit les contours prosodiques de la langue de ceux qui l’entourent et le nourrissent, ces derniers, dans une forme de réciprocité sympathique, parlent et produisent, en retour, des sons similaires, redoublant de la sorte le jeu d’imitation et de répétition au fil duquel se tisse cette relation pré-linguistique, affective et affectée, entre deux êtres qui s’appellent et se répondent mutuellement, apprenant ainsi à se (re)connaître et, idéalement, à s’entendre.
« Les langues de l’adulte retiennent-elles quelque chose du babil infiniment varié dont elles naquirent un jour ?, s’interroge Daniel Heller-Roazen (1). Serait-ce le cas, il ne s’agirait que d’un écho, puisque, là où il y a langage, le babil du nourrisson a disparu depuis longtemps, du moins sous la forme qu’il avait prise un temps dans la bouche de l’enfant ne parlant pas encore. Ce ne serait que l’écho d’une autre langue, qui n’en est pas une : une écholalie, vestige de ce babil indistinct et immémorial dont l’effacement a permis la parole. »
Évanoui au profit de la parole, le babil a laissé des traces, de sorte que nous rejouons, sans même en avoir conscience, une part de ce langage préliminaire, enfoui en nos propres limbes.

Dans sa vidéo Majelich (2018), Camille Llobet donne en quelque sorte à voir et à entendre la mise en abîme (elliptique) de ce dispositif « primaire » d’écho et d’écoute, et, comme par un renversement de situation anachronique, fait babiller l’adulte. La soprano Magali Léger y reproduit des morceaux choisis d’enregistrements de « séances » de babil de la fille de l’artiste écoutés en boucle, au casque, de sorte que nous ne pouvons les percevoir, si ce n’est par l’intermédiaire de la voix de la cantatrice qui met ici de côté ses talents d’interprète lyrique pour œuvrer davantage à une forme de performance ventriloque. En diffusant, dans cette chambre noire anéchoïque qu’est le studio de répétition, ce langage enfantin dont elle a perdu depuis longtemps l’usage et la mémoire, Magali Léger fait-elle aussi résonner l’enfant en elle (2) ?
Sans en avoir préalablement connaissance, il est difficile d’identifier, d’après ceux qui « sor-tent », l’origine des sons (inaudibles donc) qui « entrent » via le casque et opèrent à répétition en tant que stimuli au pouvoir hypnotique. Aussi le babil se fait-il — à nouveau — oublier. Langues inconnues venues d’on ne sait où, boucles étranges, obscures borborygmes, litanies envoûtantes… : autant de paroles échappant à l’entendement que l’on imaginerait pouvoir être proférées à l’occasion de quelque rituel de transe ou de possession mystique, à l’instar du « parler en langues » (ou glossolalie). Des mots — ou plutôt des sons produits par la voix humaine — qui s’accompagnent ici d’expressions, de clignements d’yeux, de gestes, de respirations, de soupirs etc. témoignant d’un état, quasi second, de concentration et d’effort intenses.

Si l’exercice consiste en quelque sorte à dire ce qui est entendu, Camille Llobet a, à différentes reprises, conçu et filmé des expériences consistant à dire ce qui est vu selon un régime cette fois descriptif et en cela, déjà narratif. Que fait l’expérience perceptive au langage (et inversement) ? C’est sans doute l’une des questions que s’est posée l’artiste en se livrant elle-même — une fois n’est pas coutume — à une performance sensationnelle faisant l’objet de la vidéo Revers (2018). Assise les yeux fermés sur le siège passager d’une voiture sillonnant une route bordée d’arbres par une journée ensoleillée, elle tâche de décrire les « impressions fugitives » (3) qui tapent, à travers les paupières, sa rétine excitée par les visions que procure cette dreamachine ambulante (4).

« (…) des masses noires boursouflées sur le bas poussent projettent des égratignures blanches aspirées dans le rouge qui s’gonflent virent au jaune sur le haut jaune immaculé (…) »

Le rythme haletant et syncopé, parfois bégayant, de cette parole jaillissante improvisée (5) qui, « excédée » par la vitesse et la profusion des apparitions, marque çà et là une halte, témoigne de l’impossibilité de saisir et de décrire toutes les sensations colorées générées de manière aléatoire et irrégulière par l’association du déplacement du véhicule et de la lumière qui s’y engouffre. Bien que tout à fait singulière et distincte du cut-up (6), cette transe poétique aux accents psychédéliques n’est pas sans rappeler cette technique littéraire qui, à l’origine, tente de reproduire par la poésie (sonore) les visions et autres états modifiés de conscience sous l’influence de substances psychoactives et hallucinogènes. Le spectateur de Revers est témoin d’une expérience de cinéma élargi dont il ne perçoit que les signes extérieurs, et dont il peut, sur la base des descriptions de l’artiste, se projeter intérieurement les images, dignes d’un film expérimental des années 60 ponctué d’effets flicker et de couleurs fusant dans tous les sens, rétine et cerveau faisant respectivement office d’écran de cinéma (photo)sensible.
Pendant des semaines, l’artiste a revécu cette expérience par bribes dès qu’elle fermait les yeux, comme un phénomène réflexe de persistance qui, de rétinienne, s’est étendue sur le plan cérébral. Preuve parmi tant d’autres de l’étonnante plasticité de notre cerveau dont se servent notamment les sportifs pour répéter mentalement le parcours de leur « course » en vue d’une compétition. Dans Faire la musique (2017), on voit ainsi se succéder hommes et femmes, chacun se livrant, à sa manière, à une danse inconnue (et incongrue) faisant de leurs mains les pieds, transporté tout à fait hors du lieu et du temps où il se trouve réellement et dont il s’agit de faire abstraction.

Piliers de l’exposition « Idiolecte », les trois expériences filmées évoquées, traversés par le motif pluriel de la répétition, véritable moelle épinière du travail de Camille Llobet, révèlent des états de concentration inouïs alliant une tension et une vibration qui circulent dans l’esprit comme à travers tout le corps. Un trouble dont le caractère communicatif tendrait à nous faire réfléchir sur la manière dont ces œuvres pourraient activer, chez nous autres regardeurs, le principe des « neurones miroir » (7) selon lequel le fait d’observer ou d’imaginer une action activerait les mêmes zones du cerveau que de réaliser cette même action.
Qu’il s’agisse de vidéos, de photographies, de dessins ou d’objets, Camille Llobet nous met face à des images fortes et relativement « brutes », singulièrement et sensiblement performatives, qui expriment l’étendue des modes de communication et de transmission en même temps qu’elles explorent, en opérant des passages d’un médium à un autre, les manières dont images et langages s’informent (et se déforment) mutuellement, jusqu’à épouser les limites du lisible et du dicible. Re-présenté par des voies.x autres, le réel, comme absent, s’abstrait et acquiert une étrangeté vers laquelle nous sommes irrépressiblement appelés.

Anne-Lou Vicente, décembre 2018

Notes :
(1) Daniel Heller-Roazen est professeur de littéraire comparée à l’université de Princeton. Voir Écholalies. Essai sur l’oubli des langues, Paris, Seuil, 2007, p. 14.
(2) Si elle reproduit le babil de l’enfant, Magali Léger, à un moment de la vidéo, reproduit les contours prosodiques de sa propre parole enregistrée lors d’un entretien et diffusée au casque, se livrant ainsi plus directement à un exercice de babillage.
(3) Voir Clément Rosset, Impressions fugitives. L’ombre, le reflet, l’écho, Paris, Les Éditions de Minuit, 2004.
(4) La performance contient les ingrédients clé d’une expérience vécue par Brion Gysin en 1958 qui lui a inspiré la conception de la Dreamachine : « J'ai eu un déchaînement transcendantal de visions colorées aujourd'hui, dans le bus, en allant à Marseille. Nous roulions sur une longue avenue bordée d'arbres et je fermais les yeux dans le soleil couchant quand un flot irrésistible de dessins de couleurs surnaturelles d'une intense luminosité explosa derrière mes paupières, un kaléidoscope multidimensionnel tourbillonnant à travers l'espace. Je fus balayé hors du temps. Je me trouvais dans un monde infini... La vision cessa brusquement quand nous quittâmes les arbres. »
(5) Si l’expérience n’est pas écrite à l’avance, l’artiste s’y est préparée en faisant notamment des recherches sémantiques relatives à des impressions, des images, des souvenirs.
(6) Également mise au point par Brion Gysin et rapidement adoptée par son acolyte de la Beat Generation, l’écrivain William Burroughs, la technique consiste à fragmenter un texte pour en produire un nouveau.
(7) « [Les neurones miroirs] sont les promoteurs du langage, ils expliquent pourquoi nous parlons avec nos mains. Ils rendent compte de l'expression des émotions ; ils sont le mécanisme de notre compréhension d'autrui », in Les neurones miroirs, de Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, Paris, Éditions Odile Jacob, 2007.

Exposition réalisée avec le soutien aux galeries/exposition du Cnap.

 



Dernière mise à jour le 18 janv. 2019

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